« Comme il n’est plus de Styx il n’est plus de Jouvence (…) Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes » Victor Hugo, « À Théophile Gautier », 1872
Un enfant devient adulte. Un adulte devient souvenir. Un souvenir devient une histoire mal racontée. Puis ne reste qu’une image dont personne ne connaît plus ni la date ni le lieu. Comme si cela ne suffisait pas, un jour vient le déluge, la montée des eaux, cette image retourne aux sels, elle est rongée et lavée, acidifiée et essorée, ses couleurs suintent, les corps pâlissent, les visages se sédimentent. Le Styx coule parmi les vivants, il ne sépare pas deux mondes, il traverse nos maisons, nos repas, nos silences. Il n’y a rien à faire.
Chapitre troisième d’un carnet de famille, le Styx est celui du temps qui passe dans les corps. Le mien, le leur. Je regarde mes parents vieillir et les enfants de ma sœur grandir. Je me tiens entre les deux, dans cette place étrange de celui qui ne transmettra pas son nom mais qui observe l’héritage à l’œuvre, les ressemblances qui reviennent, les gestes qui sautent une génération, les visages anciens qui affleurent sous les nouveaux.
Entrer dans le Styx, c’est paraît-il un bain d’invincibilité. Avec la photographie, plongeons-nous vraiment dans une cuve de sucs d’argent ? Est-elle cette armure qui résiste aux érosions ? Nous le croyons, nous l’espérons, alors que chacun le sait : c’est faire semblant. Ces talons d’images, comme des pieds trempés dans la soupe des enfers, ne nous sauvent de rien. Depuis le début, nous sommes déjà des souvenirs les uns pour les autres.
































