
Le Léthé transforme une série photographique en installation dans le paysage, au bord de l’eau, là où l’image peut se réfléchir, disparaître et se mêler au réel.
Déployées le long du canal de l’Ourcq, les photographies quittent l’espace d’exposition pour se confronter aux passants, au vent, à la lumière et au temps. L’installation devient ainsi une expérience de mémoire et d’effacement.
2015
installation
Canal de l’Ourcq
Paris
85 m²
bâches et Dibond
2 ans
d’autorisations
L’INSTALLATION
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Si la photographie est faite pour parler de « traces » alors moi j’ai voulu dérouler celles qui me restaient d’une histoire douloureuse sur la longueur d’un lieu d’eau. Pour jouer avec les reflets avant tout, le reflet de mes images dans l’onde, pour actualiser sans cesse le miroir entre fiction et réalité, en profiter pour dire que le fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois reste pourtant toujours le même.
Le Léthé est le premier chapitre d’un travail en trois parties qui sera suivi d’un Achéron et du Styx, deux autres fleuves allégoriques souterrains.
L’ambition de ce projet est de penser des images dans la perspective d’une « installation », in situ comme on dit, pas tant pour s’improviser street artiste mais plutôt pour se rapprocher de l’esprit du land art : s’inscrire dans le réel, le modifier un bref instant, se mêler aux hasards des regards de passants et court-circuiter les modes de diffusion classiques. Voilà ce que je couchais sur le papier en guise de vœux pour plus tard. Dans la réalité tout cela eut un prix…
Tout d’abord, il fallut environ deux ans pour obtenir toutes les autorisations nécessaires : « on expose pas comme ça dans la ville », ce que l’on m’a dit dans les bureaux pour jauger ma motivation. Soit. A qui faut-il demander ? Commencer par une Mairie, expliquer, convaincre, parler d’art en temps de crise… Puis l’administration, celle de Kafka, un Léviathan pour un Léthé, quoi de plus normal après tout : préfecture de police, service de communication de la ville, service de la voirie, service des canaux, de la police fluviale, à quoi il faut encore ajouter les organismes indépendants propriétaires des lieux choisis : SNCF, EDF etc… Deux ans donc. Vient le grand jour de l’installation.
Louer un grand camion, demander aux amis de se lever un samedi matin, dégoter un cordiste, penser à assurer tout son monde. Le grand jour il pleut, un vrai déluge, une partie de l’équipe des amis reste au lit pensant que l’autre se lèvera, en attendant 85 m² de bâches et de Dibond attendent sous la douche de Septembre. Pas grave : rattraper le retard et ajouter un dimanche au samedi pour tout accrocher.
Après 48 h sous la pluie, les vents, le froid, nous sommes Lundi, l’heure d’en profiter pensais-je, erreur : une tempête s’abat sur Paris, mettant à terre la moitié de l’exposition. Il faudra une semaine entière pour tout réparer.
Le week-end dernier il faisait beau, j’ai voulu contempler mes efforts, enfin. A ce détail près que d’une exposition publique l’on se doit de jouer le jeu des regardeurs, celui de la confrontation avec les autres, tous les autres et pas seulement ceux qui aiment les images… Ceux-là ont la délicatesse de sourire avec les yeux, déambulent et me remercieront d’un silence bienveillant, je suis un anonyme parmi eux.
D’autres, ceux que j’ai dérangés, vont jusqu’à me retrouver sur les réseaux, pour m’insulter, me dénigrer, d’autres encore profitent de ce que je suis parfois sur les lieux pour nettoyer tags et coupures pour m’aborder : « ça veut dire quoi ? », la question m’est posée à froid, le ton est inquisiteur, souvent, curieux et innocent plus rarement, et moi d’expliquer les épaules basses : « c’est un itinéraire photographique qui commence là et finit là, ça raconte l’histoire d’un couple mais on pourrait aussi dire que, etc… », les explications ne suffisent pas : « ok, ok mais sinon : ça veut dire quoi ? », et pendant que je réponds aux sceptiques il arrive aussi que des iconophobes, des vrais, s’attroupent, me toisent, et finissent par lancer : « c’est vous “l’artiste” ? heu oui… Je voulais vous dire : c’est honteux monsieur, qui vous a permis ? un véritable scandale, virez-nous ça de là et séance tenante ! ».
Je voulais voir mes songes se refléter dans la réalité, comme un miroir tendu entre tangible et fuyant, trace et oubli, air et eau, land et art ; avec les rafales de vent sur Paris, les nuits noires où personne ne les surveille, peut-être que quelques uns en auront profité pour échanger de place. Le Léthé est ce fleuve des enfers de la mythologie grecque.



























