VENUS IN FURS


Annabelle

“Si tu vas voir les femmes, prend ton fouet”

 ————————————————————————————————————————Friedrich Wilhelm Nietzsche

Shiny, shiny, shiny… Ecoutez : écoutez l’histoire de la femme-enfant et du fouet qui à sa main claque dans le soir. Ecoutez : éclats de cuir et zébrures, zébrures et tambourin, bottes et ceinture, écoutez, il y a là un homme qui réclame et qui supplie… Tambourin luisant, larmes de joie, larmes de joie et  fatigue, fatigue infinie, shiny, shiny, shiny, ici claque une récompense inversée, en rythme dans le soir, des couleurs, des ébats, des ébats de voix, du cuir et de la jouissance, sous les spots, sous ses pieds … Ecoutez : c’est l’histoire de la femme à l’hermine.

Cette Venus à la fourrure qu’on a découverte dans le roman éponyme de Leopold Ritter von Sacher-Masoch puis retrouvée un siècle plus tard dans l’ode lancinante et électrique de Lou Reed appartient à une longue tradition de femmes nocturnes et fatales. Figure de la dominatrice affranchie, affranchie mais damnée, « libre »,  rebelle, mais vénéneuse, à l’érotique inquiétante voire castratrice, putain onirique,  elle parcourt le fantasme des sociétés humaines depuis les toutes premières icônes du féminin.

Ainsi on la surprend dans les mythologies de l’antiquité grimée en succubes, harpies, mégères, sirènes, amazones, satyres, gorgones, poursuivant son chemin dans la Bible avec Dalila et Salomé ou encore Lilith et Judith dans la tradition juive, elle trouve son apothéose au XIXème siècle avec des relais profanes comme dans les bestiaires Baudelairien et Klimtien, elle est « hystérique » chez Freud, rock, gothique, vamp dans la pop culture contemporaine…

Loin de ces terres brûlées par le souffre, sur l’autre rive de Vénus, comme un parfait contrepied, coexiste la grande rivale, une reine froide et morale : la madone. Trônant cette fois-ci du côté de la fertilité, de la douceur, de la bienveillance, de la constance, de la discrétion, valeurs associées depuis les origines à l’empire maternel, on l’a dit épouse d’Ulysse ou encore de Joseph… « Mère » de toutes les mères, elle fut et reste ce grand modèle proposé à des générations et générations d’épouses. Autrement plus calmes, domptées voire soumises, ces filles vierges, en échange de leur reddition, se sont alors vues « sauvées », leur totem élevé sur l’exemple de « celle qui n’a pas d’envies » :  à tout jamais vénérées et respectables.

Serpent ou agneau, vampire ou nourricière, sadique ou masochiste, deux formulations  qui semblent à priori fonctionner en adversaire : l’une en héraut d’un féminisme archéologique qui deviendra plus tard une branche  enragée de sa filiation contemporaine, l’autre comme l’option officielle choisie par nos sociétés pour satisfaire à leur penchant patriarcal… Or ce sont les revers du même bijou qu’on leur a mis autour du cou. Car à l’évidence, outre le machisme qui s’en dégage, les hommes sont bien aux commandes de la première comme de la seconde. Pourquoi ? La peur. Une peur qui n’est pas bleue mais rose, un rose ancestral, culturel, sexuel, une frousse ineffable des vagins dentés qui cristallisée en image se voit comme une constante catharsis dans toute l’histoire de l’art : la femme est ce monstre à abattre, à dominer, à refouler, un poison dont il faut trouver le remède. Aussi, toutes deux inventées des mâles, l’une est venue répondre à l’autre, en être sa solution, l’antidote, de l’eau sur du feu, Marie vraisemblablement pour éteindre Médée…

Aujourd’hui, les choses sont moins claires, car après le passage des mouvements féministes, de la libération sexuelle mais aussi la permanence, encore, d’un certain refoulement religieux, reliquat dans les consciences des dressages judéo-chrétiens, ces deux références, « divine et satanique »,  ont fini par se confondre, s’influencer, se travestir, pour fusionner en un curieux mélange des genres, un hybride qui accouche de la femme contemporaine et schizophrénique.

Nous en sommes là…

Enfants de ces héritages iconographiques, beaucoup d’hommes -la plupart- déclarent « aimer les femmes » mais souvent, et sans s’en rendre compte, le font-ils pour de mauvaises raisons… Aussi, Venus in furs est avant tout une tentative d’interroger cette fascination, en dire l’ambigüité. Pour ce faire, j’ai voulu successivement revêtir les peaux du géographe, du scribe, du confident, de l’amoureux, changer sans cesse d’angle, cherchant à « errer » sur un continent qui paraissait proche, tout proche, et qui fut cependant, pour l’homme que je suis, bien plus éloigné que prévu. J’ai voulu jeter compas et boussoles pour découvrir, redécouvrir un territoire dont je pensais, comme les autres, connaître certains horizons, j’ai voulu m’y perdre un temps, six ans me semble-t-il, en revenir avec quelques images, des impressions cartographiées, parce que j’avais des choses à dire, à leurs dire, à elles, à celles que je connais, que j’aime, aux autres, et peut-être aussi, un peu, aux hommes. « Shiny, shiny, shiny, strike, dear mistress, and cure his heart »…

Shiny, shiny, shiny…. Listen: listen to the story of the whiplash girlchild in the dark. Listen; shiny leather and zebras, zebras and tambourines, boots and belts, listen: there is a man who demands and begs… Shiny tambourine, tears of joy, tears of joy and fatigue, infinite fatigue, shiny, shiny, shiny, here slams an inverted reward, in rhythm in the evening, colours, frolics, voices, leather and ecstasy, under the spotlights, under her feet…. Listen: this is the story of the woman in ermine furs.

This Venus in furs who we discovered in the eponymous novel by Leopold Ritter von Sacher-Masoch then rediscovered a century later in the hypnotic ode by Lou Reed, belongs to a long tradition of nocturnal femmes fatales. This image of the freed dominatrix, freed but damned, rebellious but poisonous, of a worrying, even castrating erotism; a dreamy whore who has gone through human society’s fantasy since the very first icons of feminism.

So, we find her in old mythology, made-up as succubi, harpies, hags, sirens, amazons, satyrs, gorgons, in the Bible following the path of Delilah and Salome or again in the Jewish tradition as Lilith and Judith, she finds her apotheosis in the 19th century with the profane way as in bestiaries from Baudelaire and Klimt, she has «hysteria» in Freud’s works, she’s rock and roll, gothic, a vamp in contemporary popular culture…..

Far away from those sulphurous lands, on the other side of Venus, diametrically opposed, lives her greatest rival, an «ice» queen with morals: the Madonna. Reigning on the side of fertility, sweetness, benevolence, constancy, discretion, values associated since time began to maternity, we call her virgin and wife of Joseph. «Mother» of all mothers, she was and still is, a role model for wives from generation to generation. Contrary to their dark counterparts destined to be «burnt at the stake», Mary’s daughters, definitely calmer, tamed even submissive, through surrender have been saved. Through the ages, they are «full of grace». Their totem is raised with the example of «those who have no sexuality»: veneered and respected for ever and ever.

Serpent or lamb, vampire or mother, sadist or masochist, sets of wording which seem to work against each other: one as a herald of root feminism which will later on become an enraged branch of its modern self; the other the «official» option chosen by our society to satisfy their patriarchal needs… And yet it’s the reverse of the same piece of jewellery that’s been put around their necks… As clearly, besides the masochism that emerges, the men are indeed in control of both the first and the second. This is not a big fright: historically, culturally, sexually, a taboo fear of vagina dentata which crystallised in picture is seen as a constant catharsis in all the history of art. Woman is this monster to be taken down, to be dominated, to be turned away, a poison whose antedote has to be found… Also, both of them invented by men, one came as an answer to the other, to be her solution, the antedote, water on fire, Mary likely to extinguish Médée…

Today things are less clear, as with the feminist movement, with sexual liberation but also the continuity of a certain religious supression, remaining in the judo-christian consciousness, these two references «divine and satanic», have blurred and mixed one into another to fuse into a curious mixture of genres, a hybrid which gives birth to the modern and shizophrenic woman: the mother and the whore.

Here we stand…

Children of this iconographic heritage, many men, most of them declaring «to love women» but often and unware of it, they say it for the wrong reasons… Also, Venus in furs is above all to tentatively question this fascination and to reveal the ambiguity… To do so, I have subsequently been a geographer, a scribe, a confidant, a lover, constantly changing views, searching, «drifting» on a continent which seemed close, very close, but was in fact, much further away for the man I am. I thought to get rid of my compasses, to discover and rediscover a territory that like others I thought I knew certain horizons, I wanted to lose myself there for a while, I believe it lasted for six years, and come back with a few images, impressions mapped, because I had things to say, to tell them, the women, to the ones I know, I love, to the others and maybe also, a little, to the men. «Shiny, shiny, shiny, strike, dear mistress, and cure his heart»…