RIMBAUD


« Tâchez de raconter ma chute et mon sommeil » A.R.

Mille vies, mille morts, des solitudes insensées, une errance éternelle, Arthur Rimbaud, on le sait, est cet adolescent en feu qui a d’abord mis la littérature française à genou. Et puis il y a son silence, son silence soudain qui a achevé ce qui restait de la littérature qui était à genou. Surtout il y a sa vie, sa vie d’après, une vie étrange, tragique, solaire, contradictoire, mystérieuse, une vie qu’il a prédit mot pour mot dans ses cahiers d’enfant. Mille voyances, mille voyages, une histoire de genou, le sien qui finit par l’empoisonner à seulement 37 ans, Rimbaud laisse à la postérité une photo, une correspondance sans adjectif et quelques textes sublimes. La photo est celle que l’on connait, les textes : un peu de prose et des recueils de vers dont certains disparus hantent encore la mémoire de Verlaine. Ceux qui regardent la photo, souvent, ne le lisent pas. Ceux qui le lisent, souvent, ne le regardent pas en face. Certes Rimbaud fut un génie, personne ne le conteste, Rimbaud tout autant fut un salaud, une putain infernale, un enfant qui a vomi dans le cresson très tôt, un homme seul, seul comme aucun autre homme n’a été seul avant lui, un explorateur dont le courage confinait au suicide. Rimbaud trafiquant d’armes ? Oui aussi, peut-être même un assassin, prolo entêté et contremaître lunatique, Rimbaud a été à peu près tout ça, parfois même son contraire. Aujourd’hui à Charleville, alors que chaque coin de pierre porte son nom, les moins de 17 ans ne savent pas vraiment qui il est, tout juste si sa belle gueule leurs inspire une moue, la moue fameuse qu’il avait, le temps paraît-il détruit tout, même Rimbaud.

À M. Rimbaud :

« Depuis 3 ans que je cours derrière vous, monsieur, on n’a cessé de me demander pourquoi. Pourquoi Rimbaud ? Y consacrer 3 ans ? 3 ans d’obsession ? Pourquoi marcher autant ? 76 000 km si j’ai bien comptés ? Pourquoi dormir dans des forêts, les forêts d’Ardennes, escalader les terrils de Charleroi, ne jurer que par la Meuse, pourquoi Bruxelles, Anvers et Ostende ? Pourquoi aller gratter les vases de la Tamise, pourquoi ensuite le Neckar à Stuttgart, pourquoi toujours des fleuves ? Si je suis allé récidiver la tempête sur le Saint-Gothard, franchir des veuves à Milan, voir un pont s’effondrer à Gênes, des immeubles à Marseille, pourquoi ? « Pourquoi » tout le temps, « pourquoi » pendant 3 ans, et puis encore : Pourquoi donc Chypre, Java, la jungle ? Pour m’excuser d’avoir regardé brûler Aden sur la rive d’en face ? Pourquoi enfin l’Afrique : Alexandrie et Le Caire, ses militaires et ses triangles, pourquoi Djibouti et Tadjourah, ses mâcheurs de khat et son sel, pourquoi Harar je vous le demande, pourquoi tout ça ?

Je n’ai jamais vraiment su quoi dire, peut-être parce qu’il était un peu laid de « dire », j’ai préféré des images en somme, parce que les images sont toujours taciturnes, peut-être aussi parce que les motivations étaient trop sévères : va-t-on expliquer aux inconnus pourquoi on aime confusément quelqu’un ? Pas chez moi en tout cas. Mais s’il faut donner quelques raisons, amuser la galerie, c’est qu’il y avait des questions que je me posais, que je me pose toujours, des questions sur ma vie d’homme, des questions sur ma nécessité d’artiste, des questions pour ma bannière de solitaire, des questions que vous vous êtes déjà posées, certes il y a longtemps, mais qui mieux que des livres sont devenues un sublime bras d’honneur. Aussi, très simplement, je me suis promis d’interroger un jour vos réponses, les réponses qui sont en fait des lieux, des réponses qui sont aussi des gens, des gens qui vous ressemblent terriblement : ardennais et adolescents, expatriés et marcheurs. Autour de ces lieux, autour de ces gens, autour de ce silence j’étais résolu de porter haut les couleurs de la solitude,  il s’agissait de la questionner elle aussi, pourquoi lui faire si mauvaise réputation ? Pourquoi la liberté qui est son enfant semble contraire au bonheur, serait-ce d’ailleurs si problématique que ce soit le cas ? Surtout, depuis vous, et désormais après vous, il ne se passera plus jamais un jour sans que je me demande : pourquoi l’art ? Sert-il seulement à quelque chose, n’est-ce pas, quoiqu’on en dise, une ruse d’orgueil, une passion bourgeoise ? Faut-il donc se taire ? Se taire définitivement ? Être objectif ? Est-ce là la souveraine révolte ?  Marcher, la suprême réponse ? La réponse au destin, la réponse au chagrin, la réponse à l’enfer, la réponse aux autres ? Faut-il aimer ? Faut-il étrangler ? J’en passe… Plus prosaïquement et en plus de tout ça, j’ai enfin voulu vous dire « merci », merci pour tout, et comme en amour, plutôt que de dire, il est mieux de faire, j’ai préféré faire… »